La relation entre l’homme et la machine

Avatar Clémentine Molinié
12 juin 2019

Depuis la révolution industrielle du 19ème siècle, deux constats peuvent être faits vis à vis des machines : La machine aide l’homme, lui permet d’évoluer, de progresser, de devenir toujours plus efficace ; la machine condamne certaines personnes comme on a justement pu le voir à cette période (problématique du travail à la chaîne, hausse du chômage et pauvreté).

Ces deux opposés entraînent naturellement des sentiments contradictoires vis à vis des machines. Le comportement que l’on a vis à vis d’elles et l’utilisation que l’on en fait ont évolué très rapidement. Mais deux tendances ressortent : l’homme est de plus en plus proche de la machine (au sens figuré comme au sens littéral), et fait preuve de plus en plus d’anthropomorphisme vis à vis d’elle.

Avant tout chose, la machine est ici considérée comme toute technologie, allant des machines d’usine aux portables, ou de la connexion internet à l’intelligence artificielle.

L’homme de plus en plus proche de la machine

La machine est un outil


La machine peut être vue comme un simple outil. L’homme a toujours eu besoin d’outils pour évoluer : les outils lui ont permis de décupler sa force et de façonner le monde. Ils lui ont permis de faire le mal mais aussi le bien.

Dans Les parties des Animaux, Aristote expose l’idée selon laquelle l’outil permet à l’homme d’être un homme complet. Ce n’est donc pas seulement l’un qui crée l’autre mais bien les deux qui se façonnent mutuellement. L’homme est intelligent, mais n’a pas la capacité pour “faire”, c’est l’outil qui lui apporte cela.

Dans cette vision, que l’outil soit une machine ou non, il y a bien une réciprocité dans la relation entre l’homme et la machine. Cette réciprocité est, selon moi, de plus en plus marquée avec les années. L’outil qu’est la machine (pris dans le sens large de la technologie) est de plus en plus vital pour l’homme.

Un outil de plus en plus indispensable


La maîtrise de la culture technologique est une nécessité professionnelle. L’utilisation d’un ordinateur, de la technologie, devient nécessaire dans la majorité des emplois, et ce dans tous les secteurs. Les agriculteurs utilisent l’IA pour optimiser leur rendement (smart farmers), les ouvriers dans les usines gèrent principalement des logiciels qui actionnent les machines, et le tertiaire est basé sur le numérique. L’humain doit s’adapter au tout robotisé.

Dans notre vie personnelle aussi ces outils sont devenus omniprésents. A tel point que l’on a inventé un mot, la nomophobie, pour définir la peur extrême d’être séparé de son portable. Sans aller jusque là, la plupart d’entre nous sommes déjà anxieux quand nous oublions notre téléphone à la maison.

Ce n’est pas forcément une anxiété irrationnelle. Cet outil unique qu’est le smartphone a remplacé de nombreux outils. C’est la centralisation de notre agenda, de notre boite mail, de notre mp3, de nos relations sociales, de nos divertissements, de nos médias, de notre montre … Pourquoi retenir des choses lorsqu’une simple recherche sur Google peut nous donner la réponse ? Pourquoi avoir des CD alors que tous les titres sont accessibles sur Spotify ? Sans parler des besoins qui ont été créés par la machine elle-même : le contact constant avec notre entourage par exemple. Au rythme d’aujourd’hui, un humain sans son téléphone lors d’une journée quotidienne de travail est surement très intelligent, mais ne peut pas faire grand chose, comme l’a souligné Aristote.

Alors que devons nous attendre de notre rapport avec les machines dans le futur ? Les machines sont de plus en plus proches physiquement de nous. Le portable devient un prolongement de notre bras, notre montre connectée assure un contact permanent entre notre corps et les machines, ce contact avec les machines entraîne une modification physique de notre corps (des ostéopathes spécialisés sont spécialisés dans les mains des joueurs de jeux vidéos par exemple).

Les machines ont pris une place privilégiée dans notre vie, de façon progressive mais rapide. Hormi quelques electro-sensibles et déconnectés par choix, ce n’est pas une chose éthiquement critiquée par nombreux d’entre nous. Nous vivons avec, de plus en plus par nécessité pratique que par réel choix.

La limite de l’intégrité physique


L’intégrité du corps humain est une limite éthique (et pour l’instant légale) à cette proximité. Tous les outils centralisés dans notre portable pourraient un jour être des outils centralisés directement dans notre corps, par des dispositifs tels que les neuroprothèses par exemple. Mais il semble que ce soit la limite éthique pour nombre de personnes.

Bien sûr, cette limite varie déjà selon la culture : quand certains voient directement les potentialités extrêmes que pourrait apporter ce type de dispositif en terme de progrès, d’efficacité, d’amélioration de l’humain, d’autres ont une certaine peur de la dénaturation de l’humain.

En prenant seulement la France comme exemple, le droit à l’intégrité physique est constitutionnel. L’article 16-1 du code civil indique que le corps est inviolable, indisponible. Le corps ne peut faire l’objet d’un contrat. A ce sujet, si la machine entre dans l’homme, fait-elle partie du corps humain ? Si oui, la machine devient indisponible, donc le droit de propriété ne s’appliquera plus sur elle ?

Cette limite éthique varie aussi selon le domaine concerné. Le domaine de la santé reste le domaine ou la proximité extrême de la machine est éthiquement acceptée (acceptable ?). En 2014 le premier coeur électronique était implanté sur l’homme. On voit alors l’utilité pour sauver l’humain. L’article 16-3 du code civil prévoit d’ailleurs cela en indiquant qu’il ne peut être porté atteinte à l’intégrité du corps humain qu’en cas de nécessité médicale pour la personne. Le consentement est alors indispensable.

Un bracelet GPS à la sortie de prison nous paraît lui beaucoup plus acceptable qu’une puce GPS qui demande une intervention chirurgicale pour être enlevée. Pour sauver c’est d’accord, pour surveiller il en est hors de question.

Cyborg et transhumanisme


La suite logique à tout cela serait le cyborg. Le cyborg, généralement humain, est un être augmenté par des ajouts mécaniques au sein de son corps. C’est la contraction de “cybertenic organism”, organisme cybernétique. A la base imaginé dans les années 60 pour survivre dans des environnements extraterrestres, le terme a bien changé, notamment avec les films Terminator ou I robot. Aujourd’hui ce terme est plus abordé au niveau scientifique, puisqu’il ne relève plus de la fiction : de nombreux membres et organes peuvent déjà être remplacés par des prothèses.

Le transhumanisme ouvre de nouvelles portes à l’humain. De plus en plus de personnes veulent annuler les faiblesses de l’homme grâce à ces progrès technologiques. Elon musk mise sur des neuroprothèses permettant une amélioration de nos capacités mentales par exemple.

Les prothèses bioniques sont pour l’instant envisagées principalement comme des dispositifs médicaux. Mais il est facilement concevable de les utiliser un jour comme un corps amélioré, nous permettant de porter plus lourd, d’aller plus vite, de vivre plus longtemps.

Comme nous avons de nombreuses fois pu le voir dans l’histoire, l’homme a une grande capacité d’adaptation. Un patient amputé s’adapte très vite à son nouveau membre technologique.

Cela nous amène à la question que quelques grands noms des nouvelles technologies se posent déjà : ne pouvons nous pas déjà être considérés comme des cyborgs ? Tous ces outils technologiques dont nous nous servons quotidiennement, que nous ne quittons même plus pour aller nous coucher, ne nous rendent ils pas déjà plus mécanisés ?

La création d’une relation avec la machine :


L’optimisation de la communication entre la machine et l’humain


La relation entre l’homme et la machine se développe notamment grâce à l’optimisation de la communication entre les deux. Un réel travail est fait pour que l’on puisse interagir le plus facilement et le plus intuitivement possible avec les machines. C’est dans cette optique que la plupart de nos appareils sont tactiles et qu’ils disposent de la reconnaissance faciale (ce qui nous évite de devoir taper un code à chaque allumage). C’est notamment ce sur quoi travail l’AFIHM (Association Francophone d’Interaction Homme-Machine). Les modes d’interactions sont de plus en plus transparents. Les systèmes sont de plus en plus adaptés aux capacités physiques, cognitives et sociales dont disposent les humains.

Laurence Devillers, professeur en IA à Sorbonne université et chercheuse au sein du CNRS, lie la technologie à la psychologie, sociologie. Les robots s’occupant des personnes âgées ont par exemple besoin d’inspirer la confiance à ces dernières. Ce mouvement d’anthropomorphisme est né au MIT en 1997. C’est l’envie de créer de l’émotion dans la machine pour adapter son comportement aux émotions et aux humeurs de l’humain. La machine peut alors reconnaître des indices émotionnels (verbaux ou non verbaux). Elle peut faire de l’humour pour diminuer le stress de son interlocuteur.

L’impression d’empathie est nécessaire à la confiance, même s’il ne s’agit que d’une simulation. Cette idée n’est pas transposable qu’au robot. Quand notre ordinateur met du temps à se lancer, cela rassurerait nombre d’entre nous si ce dernier nous parlait pour que l’on soit plus patient.

Les machines sont de moins en moins des intrus dans nos vies notamment grâce à cette facilitation du dialogue. La machine est humanisée. Quand Alexa nous répond on aurait presque envie de lui dire merci.

La mécanisation de l’homme et l’humanisation de la machine


Comme dit précédemment, l’optimisation de l’interaction entre l’humain et la machine mène à une certaine humanisation de cette dernière. Cette humanisation a une limite, qui s’appelle la vallée de l’étrange (ou vallée dérangeante). Inventée dans les années 70 par le roboticien Masahiro Mori, c’est une théorie selon laquelle à partir d’un certain degré de ressemblance anthropomorphique d’une machine, elle devient dérangeante pour l’humain. Dit plus simplement, plus un robot ressemble à un humain, plus les indices clefs le différenciant de nous (pas de battements de coeur, pas de souffle, voix plutôt neutre) nous mettent mal à l’aise. Ainsi, en théorie, un utilisateur sera plus à l’aise en face d’un robot clairement artificiel que devant un robot avec de la peau, des vêtements et un visage.  

Un robot dans la vallée de l’étrange est jugé comme un humain au comportement anormal, étrange. La machine ne doit donc pas être trop humanisée pour inspirer la confiance, ou alors l’être beaucoup plus, assez pour qu’elle puisse être confondue avec un réel humain. C’est dans cette démarche que des robots comme Nao ou Peppers ont été conçus, en n’ayant que peu de caractéristiques communes avec les humains.

Parallèlement à cette humanisation de la machine, il me semble opportun de parler de la mécanisation de l’homme.

L’une des définitions du vivant est celle ci : ensemble constitué par des éléments ou organes remplissant des fonctions différentes et coordonnées. Le mécanisme, la machine, peut quant à lui être défini comme un ensemble de pièces agencées pour produire ou transmettre un mouvement.

Descartes notamment en tire la conclusion que l’humain peut être considéré comme une machine. Il fait un parallèle entre la montre et l’arbre : “lorsqu’une montre marque les heures par le moyen des roues dont elle est faite, cela ne lui est pas moins naturel qu’il est à un arbre de produire ses fruits”. Le mécanisme cartésien postule que les être vivants sont comparables à des machines.

L’exigence et la confiance envers les machines


La technologie est de plus en plus accessible, que ce soit au niveau financier ou en terme d’utilisation. Nos appareils électroniques sont de plus en plus performants, de plus en plus petits et de moins en moins chères. Cela entraîne un besoin grandissant d’efficacité des machines. Nous sommes par exemple de plus en plus pressés. Deux minutes pour que notre ordinateur démarre nous semble être une éternité, alors qu’il y a quelques années seulement c’était le plus rapide sur le marché.

Nous recherchons toujours les appareils les plus performants, qui deviennent d’ailleurs obsolètes de plus en plus rapidement.

Cette exigence se couple à une confiance en la machine. La machine a plus de fonctionnalités, donc plus de responsabilités. Nous nous attendons à ce que notre réveil sonne à 8h, nous lui faisons confiance pour assurer cette mission.

La technologie ne nous inspire pourtant pas toujours cette confiance. Une “machine-médecin” utilisant l’IA pour apporter un diagnostic sera en théorie plus fiable qu’un vrai médecin (avec internet l’IA aura accès à tous les couples diagnostics-symptômes, tandis que le vrai médecin n’aura connu que quelques centaines de cas dans sa vie). Mais pourtant, dans les domaines appelant une dimension sociale comme la médecine, l’humain semble indispensable pour la plupart des personnes.

Un autre exemple : le pilotage automatique de l’avion est en théorie plus efficace qu’un humain. Alors pourquoi gardons nous un pilote à bord ? Parce que l’humain pourra agir en cas de conflit avec un passager, mais surtout parce que l’on a moins confiance en la machine qu’en l’humain.

La peur de la machine


Günther Anders, philosophe allemand/autrichien, parlait de “honte prométhéenne”. Il s’agit de la prise de conscience accablée que nous ne sommes pas à la hauteur des machines que nous avons produites.

Alors que certains s’amusent dans leur rôle de Dieu créateur, comme Hiroshi Ishiguro créant son gémidoide (jumeau robotique), d’autres s’inquiètent de ce surpassement des machines, ou bien même juste de cette “invasion” des machines. La machine peut nous remplacer, ou bien nous améliorer. Elle peut être vu comme un golem (être artificiel qui assiste et protège son créateur) ou comme une menace. Cela diffère selon les points de vue.

Nous pouvons déjà voir ce remplacement des humains. L’homme ne porte plus, il conduit la machine qui porte. A la poste, dans les fast foods, de nombreux humains ont vu leur poste attribué à des machines.

D’un autre côté, ne pouvons nous pas considérer que la communication à longue distance que nous permet nos téléphones nous “améliore” socialement, nous rende plus humain ? Ou bien que les connaissances infinies sur le monde entier, disponibles en quelques clics, nous rendent plus intelligents ? Evidemment à ce sujet on peut aussi considérer que la machine remplace notre mémoire, qu’on prend donc moins la peine de retenir les choses et donc de faire fonctionner notre cerveau.

Ce débat est central concernant les nouvelles technologies, et soulève de nombreuses questions. Il faut principalement garder en tête que la relation avec la machine dépend tout d’abord de la machine, mais aussi de la personne en question. L’entrepreneur qui peut vendre et créer son produit avec seulement du temps, de la motivation, un ordinateur et une connexion wifi, n’aura sûrement pas le même avis sur la question que le chauffeur mi-routier mi-uber qui voit son gagne pain partir vers des transports autonomes.

L’important est de rester conscient de la façon dont nos technologies, les techniques que nous créons, nous modifient selon trois niveaux : notre capacité de logique, notre intégrité corporelle et notre faculté sociale.


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